"Elle essaya de garer la voiture assez près du poulailler, tout en évitant les
plus grosses flaques. Ce genre de man¦uvres commençait à être difficile : il pleuvait sans discontinuer depuis onze jours et la cour de la ferme ressemblait de plus en plus à une bauge à cochons.
Elle descendit, et en posant le pied par terre, elle enfonça sa botte de plusieurs centimètres dans la boue. Une fois redressée, elle dût tirer la jambe d'un coup sec pour décoller le caoutchouc
du sol. Les semelles alourdies, elle marcha jusqu'au coffre qui s'ouvrit en grinçant, et sortit la caisse pour la poser à proxi-mité de la porte grillagée. Accroupie, elle regarda entre les
lattes de bois pour apercevoir les deux grosses boules duveteuses qui se tenaient recroquevillées dans un coin. Elle resta là quelques minutes à les observer en se disant que, décidément, c'était
beau des poules avec des plumes ! Des mois qu'elle en cherchait, et il avait fallu qu'elle aille jusque dans la Creuse, à plus de cent cinquante kilomètres de là, pour enfin trouver de vraies
poules avec de vraies plumes. Rien à voir avec ces espèces de cadavres sur pattes, inventés par de grands généticiens, dont la peau complètement nue faisait penser à un bout de viande qui se
serait échappé d'un rayon de grande surface. Tout en imaginant la volaille déchirant elle-même le film plastique pour sortir de sa barquette en polystyrène et courir dans les allées au milieu des
caddies, elle était entrée dans le poulailler et avait libéré les deux belles. Les gouttes de pluie glissaient sur leur plumage brillant, et elle trouva cet instant particulièrement magique.
Pourtant, elle aurait bien dû savoir que ça ne servait plus à rien... Quel intérêt pour un animal d'être beau de son vivant, alors qu'il sera vendu mort et emballé ? Pour tellement de gens, il ne
s'agissait que d'un produit comme un autre, sur lequel planchent les ingénieurs pour le rendre plus performant, et les commerciaux pour le rendre attrayant. Est-ce qu'on demande à un écrou d'être
beau ? Est-ce qu'un ouvrier a du temps à perdre au point de regarder ses écrous et de les trouver beaux ? Parfois, elle aurait aimé se faire une raison, mais elle s'en savait incapable.
Impossible de ne pas s'attacher à ses bêtes : c'était une habitude prise une fois pour toutes, dont elle n'arriverait plus à se défaire. Sinon, à quoi bon faire ce métier ? Autant aller bosser à
l'usine et ne plus se poser de questionsŠ En fait, il n'avait pas fallu bien longtemps pour voir dispa-raître les plumes des volailles. Les variétés transgéniques, tellement plus rentables pour
les industriels - combien de millions d'heures de travail par an économisées sur le plumage ? Combien d'emplois, c'est-à-dire de grévistes potentiels, supprimés ? - avaient très vite remplacé les
espèces classiques. Les croisements entre poules technologiques et poules passéistes se multiplièrent et, pour finir, une épidémie parti-culièrement meurtrière à laquelle les bêtes génétiquement
modifiées furent moins sensibles permit de simplifier radicalement le choix des éleveurs. Des bruits avaient couru que cette maladie en arrangeait bien certains, qu'elle n'était peut-être pas
tout à fait due à la malchance. Mais comme toujours, pas la moindre preuve. Et puis de toute façon, il était beaucoup trop tard : c'est bien avant qu'il aurait fallu se battreŠ Elle était là
depuis plusieurs minutes, immobile sous la pluie, à réfléchir en regardant ses poules claquer du bec. Le froid et l'humidité commençaient à pénétrer ses vêtements. Elle décida qu'il était grand
temps de rentrer au sec. A l'intérieur, le feu était sur le point de s'éteindre. Il restait juste assez de braises pour recharger la cheminée et rêvasser en regardant les flammes grimper. Petit à
petit, ses pensées se perdirent dans des souvenirs lointains et vagues, sans consistance, sans contours précis. Elle s'y enfonçait comme on se coule sous une couette en hiver et elle s'y sentit
bien malgré tout le reste. La chaleur dégagée par la flambée commençait à l'imprégner. Elle somnolait presque et souriait. C'est seulement au bout d'une longue période qu'elle reprit ses esprits,
comme si ses neurones, encore éparpillés quelques secondes avant, se remettaient dans un ordre bien défini. L'ordre dans lequel il faut ranger ses neurones pour affronter la réalité. Elle se
dirigea lentement vers le bureau, tira la chaise sur le parquet, et s'assit pour ouvrir son agenda. Demain mardi, 14h15, visite de la D.S.I.V. - Direction des services d'inspections végétales.
Dans le meilleur des cas, elle en aurait pour trois heures. Les contrôles avaient tendance à devenir de plus en plus stricts : inspection détaillée de la comptabilité, vérification des semences,
tests génétiques sur les plantes cultivées, validation des attesta-tions de passage pour les produits de traitementŠ Elle était toujours en règle, mais elle se méfiait. Il n'y avait pas plus
pinailleurs que ces gens-là, et les non-conformités coûtaient une fortune. Tout ce cirque avait démarré il y a presque huit ans, quand les deux principales transnationales positionnées sur le
marché avaient fusionné. Genotechs, le géant ainsi créé, devenait purement et simplement incontournable : une sorte de Microsoft de l'agroalimentaire qui tenait sous sa coupe tout ce qui se
cultive dans tous les champs de la planète. " Le progrès scientifique au service de votre alimentation ", comme dit leur publicité ! En fait, le slogan le plus juste aurait été : " Des OGM
brevetés au service de nos intérêts financiers !". La véritable catastrophe est arrivée l'année suivante, au moment des contractualisations avec l'Etat. En échange d'une rallonge de subventions -
une de plus ! - les agriculteurs s'engageaient pour cinq ans à acheter des semences transgéni-ques à très haut rendement, évidemment vendues par Genotechs. A partir de là, le ministère imposait à
chaque contractant les surfaces à ensemencer, pour chaque production. La seule initiative que conservait l'agriculteur était le choix des parcelles ! Pour tout le reste, il suffisait de se
reporter à la documentation technique et aux directives ministériellesŠ C'était presque amusant de voir comment un gouverne-ment libéral mettait en place des politiques quasi soviétiques, tout en
prônant la compétitivité ! Amusant aussi qu'une idéologie basée sur la concurrence amène au monopole, ou que la théorie de la liberté d'entreprendre aboutisse à l'asservissement des paysans. En
fait, la seule chose qu'on ne pouvait pas enlever à ces gens-là, c'était cet immense talent à nous faire gober tout et n'importe quoi. Ça, elle l'avait compris depuis longtemps. Alors, quand ils
avaient pondu cette saloperie, elle s'était bien juré de ne jamais signer. Pas question de se vendre. Pas question de devenir un ouvrier spécialisé, ni de laisser leurs plantes pourries envahir
ses champs. Si elle avait choisi ce métier, c'était pour être libre, maître de ses décisions, et pas pour obéir à un technicien en costume, effrayé à l'idée de salir ses chaussures en marchant
dans la boue. Elle croyait possible de résister au moins quelques années : jusqu'à ce qu'elle puisse passer la main à des jeunes, moins fatigués qu'elle, et mieux disposés à lutter. En tout et
pour tout, elle avait tenu six mois. _ A la page du mercredi, un cercle rouge entourait 21 heures, et son écriture soignée indiquait : " réu. syndicat ". Elle eût un léger haussement d'épaules,
presque rien, mais qui voulait dire : " Est-ce que ça sert encore à quelque chose, tout ça ? ". Elle repensait à l'époque où ils pouvaient s'opposer, agir. Aujourd'hui, s'il fallait détruire ne
serait-ce que les plantes transgéniques - sans parler des animaux -, non seulement il faudrait le concours de l'armée, mais en prime on ne trouverait quasiment plus rien à manger dans le pays !
La France irait rivaliser avec la Zambie et l'Angola en matière de pénurie alimentaire ! Pourtant, leur combat avait bien démarré : " l'opinion publique ", comme disent les journalistes, était
longtemps restée hostile aux manipulations. Même les transnationales renonçaient à s'implanter en Europe de peur d'y perdre du temps et de l'argent. Il a suffi de quelques procès pour tout foutre
en l'air. Dès qu'il a été question d'envoyer des militants en prison pour des actions de destructions, les radicaux - dont elle faisait partie - et les modérés s'empaillèrent allègrement. Elle se
rappelait avec quel malin plaisir les médias firent leurs choux gras de ces engueulades. Rapidement, leurs grands discours sur la solidarité inter-nationale furent occultés par les conflits de
personnes, et le public les lâcha. En y repensant, elle avait l'impression d'un immense gâchis. Elle ne savait pas exactement quand les choses avaient dérapé, mais elle était persuadée qu'ils
auraient pu l'éviter. Qu'ils auraient dû tout faire pour l'éviter ! A présent, c'était foutu : les autres avaient gagné, si tant est qu'il puisse y avoir des gagnants à ce jeu de cinglés. Une
seule chose était sûre : il n'y avait plus d'alternative en face. Les manipulateurs de génome avaient mis tout le monde K.-O. : l'agriculture conventionnelle, les paysans, la bio. La bio ! Ça lui
semblait appartenir à une autre vie, une autre époque qui remontait tellement loinŠ Une époque où les gens s'arrachaient littéralement ses produits. Une époque pleine des yeux grands ouverts
d'enfants de la ville qui venaient chaque mois visiter sa ferme. C'est justement cet aspect des choses qu'ils n'ont pas supporté : qu'on ait pu prouver qu'un autre modèle était possible ! Un
modèle sans les centaines d'hectares de primes à perte de vue, sans les hectolitres de produits chimiques, sans les machines énormes et impossibles à rembourser. Mais un modèle qui faisait rêver
les enfantsŠ Et ça, il fallait forcément qu'ils le détruisent. " Soyez réaliste, vous comprenez bien que le risque zéro n'existe pas ! ". " On ne peut rien contre la dispersion du pollen : c'est
la nature ! ". " Et puis, ne vous inquiétez pas : même avec quelques traces d'OGM, la bio restera la bioŠ ". Quand elle y repense, elle se demande comment ils ont été assez faibles pour se
laisser faire. C'était tellement évident ! On acceptait 1%, puis 2, puis 5, et c'en était fini. Bien sûr, de la bio aux OGM, ça faisait hurler tout le monde : les convaincus la boycottaient et
les autres continuaient d'acheter au moins cherŠ Pour tomber définitivement dans le ridicule, on a changé de logo et d'appellation : l'agriculture biologique est devenue la " qualité
environnement ". Au bout de six mois le marché était mort et enterré. Elle aurait voulu pouvoir tout recommencer, comme dans un jeu de cour d'école : dire " pouce ", reprendre au début et faire
autrement. Cette fois, elle y aurait consacré toute son énergie. Avec les autres, ils se seraient démenés pour harceler les politiques, pour dénoncer les pratiques des industriels, la complicité
des scientifiques, pour convaincre le public dans la rue ou à l'entrée des supermarchés ! Le bruit sec d'une larme tombant sur la page de l'agenda la fit sursauter. Elle enrageait tellement
qu'elle ne s'était même pas aperçue qu'elle pleurait. La boule qui lui agrippait la gorge venait aussi bien de sa haine envers les vrais responsables - actionnaires, décideurs, élus et chercheurs
collabos - que du dégoût de sa propre passivité. Elle raya brutalement la ligne qui annonçait sa réunion mensuelle pour écrire dessous, en lettres majuscules : " TROP TARD ! ". _ Installée dans
le vieux canapé une revue à la main, elle alluma machinalement son poste de télévision. Elle tomba en plein milieu de Transgénial !, la nouvelle émission entièrement consacrée aux
biotechnologies. Une heure de propagande non-stop, pour ceux qui auraient encore besoin d'être conditionnés - ou rassurés. Habituellement, les reportages s'enchaînaient pour exposer au bon peuple
les incomparables avantages de nouvelles pommes de terre enrichies en fer ou de chats génétiquement modifiés afin d'éviter les allergies. Cette fois-ci, le ton était plus grave. Elle comprit
rapidement qu'une catastrophe venait d'arriver, mais il lui fallut plusieurs minutes pour mettre bout à bout tous les éléments. On avait annoncé ce matin même qu'une variété de blé transgénique -
le M027 - développait dans certaines circonstances rares et encore indéterminées une toxine mortelle. Les premiers résultats de l'étude lui attribuaient trois décès survenus ces derniers mois, et
dont les causes étaient restées mystérieuses jusqu'à aujourd'hui. Elle entendit vaguement les différents intervenants déclarer ce qu'il faut déclarer dans des cas comme celui-là. Que ce phénomène
était totalement imprévisible ! Que personne, vraiment personne, n'aurait pu se douter. Que le risque zéro - toujours lui ! - n'existe décidément pas, et ce malgré tous les progrès de la science.
Que dorénavant, des moyens supplémentaires seraient consacrés à l'évaluation. Qu'une nouvelle commission de vigilance serait créée dès queŠ Tout ça lui parvenait de très loin. Elle était comme
sonnée par un coup reçu en pleine figure. Un seul chiffre passait en boucle dans son cerveau : huit hectares. C'était la surface de blé M027 qu'elle avait semé dans ses champs l'année dernière.
Avant de fondre en larmes, elle entendit juste ce détail atroce : parmi les trois victimes figurait une petite fille de huit ans atteinte de myopathie. Cette nouvelle semblait consterner le
présentateur, à moins d'un mois du prochain Téléthon. _ Dix jours plus tard, dans Le Nouvel Agriculteur, à la page des petites annonces, on trouvait ces quelques lignes : AV, Nord Charente,
exploitation agricole. 48 ha céréales + poulets + 30 chèvres. Disponible de suite. Prix : 250 000 e "
Transgénial (par
Aurélien Bernier) A Sandra, pour une Afrique sans OGM. Et pour tout le resteŠ A José, et à tous les " neutralisateurs " de transgènes. Décembre 2002 -
POST SCRIPTUM
Ces quelques pages d'agriculture fiction sont bien évidem-ment pure imagination. Ceci dit, toute ressemblance avec des faits existants ne serait pas obligatoirement fortuite. En effet : En
mai 2002, le professeur Avigdor Kahaner, de la faculté israélienne d'agro-nomie de Rehovot, annonçait la création de poulets sans plumes, héritant par transgé-nèse des caractères d'un oiseau à peau
nue et d'une poule ordinaire.
La D.S.I.V. n'existe pas. Mais la société Monsanto (qui détenait en 2000 environ 94 % des surfaces cultivées en plantes génétiquement modifiées dans le monde) emploie une agence de détectives
privés pour surveiller les agriculteurs américains. Une ligne téléphonique a même été ouverte spécialement pour permettre la délation. Fin 2002, un céréalier américain a reçu une amende de 780 000
dollars pour avoir réutilisé des semences brevetées par la firme.
José Bové a bel et bien été condamné à 14 mois de prison ferme pour destruction d'OGM. De telles décisions provoquent des tensions au sein même du mouvement social, divisé entre les pro-José et les
anti-Bové. Des " anti " qui, pour beaucoup, étaient sensiblement moins critiques vis-à-vis du porte-parole de la Confédération paysanne lorsque sa cote de popularité atteignait des sommetsŠ
Si l'agriculture biologique existe toujours, on ne peut pas dire que ce soit grâce au lobby des biotechno-logies. En moins de dix ans, le soja bio a totalement disparu de certaines régions des
Etats-Unis, à cause de la contamination génétique des cultures OGM.
En 1989, un antidépresseur de la firme japonaise Showa-Denko produit en utilisant une bactérie génétique-ment modifiée s'est révélé, après commercia-lisation, secréter une toxine mortelle. Le bilan
fut de 37 décès et 1500 handicapés à vie. Et malgré tout, les organismes génétiquement modifiés continuent à progresserŠ Pour l'année 2000, sur le budget total capté pour le déve-loppement des
biotechnologies, moins de 1% était consacré à l'étude de leurs impacts.
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